"QUI TUE NOS ABEILLE"
(Par Jean-Marc THIBAULT)

Article extrait de l'éclaireur du Gâtinais et du centre avec l'aimable autorisation de Dominique DUFAUT.
L'ABEILLE EN DANGER :
Chaque année, près du quart des ruches française perdent leurs occupantes, faisant redouter la disparition d'une espèces précieuses. Des producteurs de miel ont lancé des procédures judiciaires contre le Gaucho, un insecticide fabriqué par Bayer dont la nocivité fait toutefois l'objet d'étude contradictoires.
Qui tue nos abeilles ? La question taraude les apiculteurs français qui, dans des régions autrement plus touché que dans le Gâtinais, assistent impuissants, à l'agonie d'une partie de leurs pensionnaires. On s'interroge donc sur la pérennité d'un secteur économique, mais aussi sur l'alerte que signifie la mort d'abeilles, véritable témoins de la santé environnementale...
Des abeilles plus vulnérables :
Depuis des lustres, le terroir de nos régions à notamment acquis sa renommée grâce au miel. Basé à Villemandeur, l'association Apiculture en Gâtinais, fédère une cinquantaine d'apiculteurs, jusque dans les cantons du Giennois (1).
Une majorité d'entre eux ne considère pas clairement le Gaucho comme "la" Bête noire. Professionnels et semi professionnels ont un discours nuancé. Ton identique à la Direction Générale de l'Alimentation (la DGA est un département du ministère de l'agriculture) où "la thèse de l'ennemi unique ne tient pas". "Nous devont voir s'il n'y a pas une combinaison de facteurs qui explique cette mortalité des abeilles", explique Thierry KLINGER, responsable de la DGA.
Parasites et culture intensive
Dans le Gâtinais, moins touché que l'Ouest et le sud de la France, on avance une autre hypothèse : les abeilles ne seraient pas tuées directement mais "affaiblies" par les insecticides, d'où une recrudescence de maladies. Les effets infectieux d'un acarien parasite de l'abeille, le Varroa (2), sont notamment montré du doigt. "Nous disposons de peu de moyens pour éradiquer efficacement le Varroa jacobsoni. D'année en année, je constate des pertes de 30 à 40 %", déclare Maurice BOUNAIX, exploitant à Aillants-sur-Milleron. "On n'arrive plus à renouvelé les cheptels. Dans mes ruches, dès que la reines vieillit un peu, le Varroa prend le dessus. Il faut donc régulièrement renouveler le cheptel apicole en changeant les reines".
"La culture intensive apparue dans les années 1960 ne correspond plus du tout aux besoins des abeilles", explique M. DAIRE, exploitant depuis plus de 50 ans, à Chapelon. Auparavant, elle trouvaient des fleurs toute la saison. Désormais les récoltes sont irrégulières : il y a des creux et des pics, comme la très grosse miellée que nous opérons actuellement avec les fleurs de tournesol, culture dominante dans le Gâtinais".
L'exploitation chapelonaise de MM. DAIRE, père et fils, recours à un procédé unique dans la région. "Pour notre part, nous sommes en contact permanent avec les agriculteurs qui nous entourent. On s'entend notamment pour qu'ils disposent des plantes mellifères telles que la Phacélie (fleurs bleue), la moutarde ou le trèfle blanc sur les terres en jachères."
Nouveau, ce type de collaboration est coûteux, mais il permet aux ruches de vivre sainement en maintenant des champs fleuries à proximité...
(1) Pour tout renseignements complémentaires sur les abeilles ou pour s'initier à l'apiculture : Apiculture en Gâtinais - Centre culturel - 10 bis, rue Jodon 45700 Villemandeur.
(2) Le Varroa est un insecte parasite venus d'Asie dès les années 1980. Il s'est propagé dans le monde entier, notamment parce que les essaims font l'objet d'un commerce international.
7 Année de combat
On relevait près de 24.000 ruche dans le Loiret il y a dix ans. On en compte plus que 17.500 au dernier recensement... Michel TREMEAU, président du syndicat des apiculteurs du Gâtinais et du Loiret ne contient pas sa colère. "A ce rythme, d'ici dix ans on pourrait être en dessous du seuil minimum pour une pollinisation des plantes du département. Ce serait une catastrophe écologique !"
De manière générale, les syndicats de producteurs de miel ont leur idée sur les coupables : les insecticides systémiques dont le Gaucho qui polarise leur colère. A l'automne 2001, 350 apiculteurs et leurs syndicats ont porté plainte contre X..., notamment pour " exposition ou vente de produit agricole falsifié, corrompu ou toxique". Une information judiciaire à alors été ouverte, confié au juge d'instruction Guy RIPOLL, du pôle financier de Paris. Le magistrat à entendu comme témoin assisté la société Bayer, en tant que personne morale. Les plaignants reprochent également à l'état d'avoir "hâtivement octroyé" selon leur avocat Me Bernard FAU, l'autorisation de mise sur le marché, au début des années 1990.
Après des années de lutte politique, les apiculteurs victimes investissent le terrain judiciaire et portent plainte à chaque épisode de mortalité anormale. Le plus souvent les affaires sont classées sans suite.
Président de l'UNAF, l'un des trois syndicats français d'apiculteurs (1), Jean-Marie SIRVINS ne décolère pas : "Depuis 7 ans, les apiculteurs français essaient de leur mieux, de lutter contre les intoxications dues à des produits d'enrobage de semences homologués à la légère, sans aucun véritable contrôle effectué par les pouvoir public des dossiers établis par le fabricant. En essayant de trouver des zones indemnes de traitements, en faisant l'impasse sur les récoltes de tournesols, en transhumant dans des régions plus protégées..."
(1) Le SNA (Syndicat National d'Apiculture), le SPMF (Syndicat des Producteurs de Miel de France) et l'UNAF (Union Nationale de l'Apiculture Française).
Un point contre Bayer
Voila peu, le 24 juin, le tribunal de grande instance de Châteauroux (Indre) a condamné au dépens la firme Bayer (multinationale spécialiste en chimie, pharmacie) pour son action contre un ancien dirigeant d'un syndicat d'apiculteurs qu'elle accusait de "dénigrer" son insecticide Gaucho. La chambre civile du tribunal a également requalifié en "diffamation" l'action en "dénigrement" de Bayer, l'a déclaré irrecevable et a condamné la firme à verser à Maurice MARY, apiculteur dans l'Indre, la somme de 2000 pour le paiement des frais de justice. M. MARY, 76 ans, est à l'origine de la lutte des apiculteurs contre l'utilisation de l'insecticide Gaucho, qu'il considère comme le principale responsable de la mort des abeilles depuis plusieurs années et de la baisse de production de miel en France qui en découle. "Nous avons bonne consciences car nous défendons un problème de société, d'environnement et très probablement de santé public" avait déclaré M. MARY le 13 mai à l'issue du procès auquel n'était pas présent l'avocat de Bayer. Dans les conclusions déposées par ce dernier, il était mentionné que les accusations des apiculteurs n'étaient corroborées "par aucune preuve scientifique" et que, malgré la suspension du Gaucho sur les cultures de tournesol "les dépopulations massive des ruches (...) semblent persister".
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Gaucho : un doute planétaire
Au départ, ce type de problème était "franco-français". Mais les insecticides systémiques sont aujourd'hui commercialisés dans la plupart des pays explique le président de l'UNAF. " C'est en France et surtout dans l'Ouest, que ces molécules ont commencé à être employées à vaste échelle sur les surfaces de tournesols et de maïs. Et très souvent, dans ces régions, le maïs représente durant cette période l'unique deuxième source de pollen. Les problèmes similaires n'ont pas tardés à apparaître chez nos voisins européens, en particulier belges et allemands, et confirme bien cette hypothèse. Il était temps de se réunir car les molécules incriminées vont être expertisées par la communauté européenne dans les prochain mois !"
Le 30 avril dernier, les responsables apicoles européen se sont retrouvés à Strasbourg avec des scientifiques et des juristes pour d'abord échanger les informations et ensuite envisager des stratégies plus efficaces. "Le 10 septembre 2002 à l'AFSSA, le docteur Gérard ARNOLD avait clairement tiré la sonnette d'alarme : la commission d'expert qui homologue les molécules au niveau européen doit être composée de scientifique, spécialistes de l'abeille et financièrement indépendants par rapport aux firmes phytosanitaires. Cela semble une évidence !"
En Europe, environ 20.000 espèces végétales ne doivent leurs reproduction qu'à la pollinisation des abeilles...
La fronde des apiculteurs contre les produits phytosanitaires gagne d'autres pays européens. En Italie, en Belgique, en Autriche, au Pays-Bas, au Portugal et, dans une moindre mesure, en Espagne, les producteurs de miel expriment également leur inquiétude. Le parlement européen s'est saisie du dossier et a demandé à la commission de l'examiner à son tour.
A l'extérieur de l'union européenne, le Canada et la Nouvelle-Zélande s'interrogent également.
Plus largement, les abeilles sont victimes de nombreuses pratiques modernes, étant sensibles aux pollutions... Alors que c'est une espèce animale très ancienne qui a survécu à de nombreuses agressions. De plus en plus de régions sont touchées par ce carnage et "les abeilles françaises" ne sont pas les seules à disparaître. Cela fait maintenant 10 ans que le principe de précaution n'est pas appliqué. Or, les conséquences pour l'humanité de la disparition des abeilles vont bien au-delà de la production de miel..." argumente le porte-parole de l'UNAF.
Des témoins écologiques
Au départ, l'insecticide Gaucho a été conçu pour traiter différentes semences : tournesol, maïs, betterave, blé et orge...
Le Gaucho a été présenté par la firme Bayer-Agro, comme une nouveauté dans les moyens de lutte contre les prédateurs des cultures. En effet, il associe une technique, l'enrobage des semences, à la systémie parfaite (l'insecticide est "aspiré" par les racines et diffusé par la sève dans toutes les parties de la plantes) et la très grande persistance d'une molécule.
Avec la technique "Gaucho", c'est au moment du semis que l'agriculteur doit faire son choix sans même savoir si les pucerons seront présents sur les cultures ! La conséquence est bien souvent une utilisation systématique, "de précaution", encouragée par une active politique commerciale du fabricant.
Les abeilles, en parcourant des centaines d'hectares, pour y butiner, peuvent-être en contact avec toutes sortes de pollutions ; elle sont de véritables témoins écologiques. Très vite, les apiculteurs ont mis en exergue le fait que cet insecticide serait à l'origine de la perturbation de comportement, voire de la disparition des abeilles.
L'agrochimie n'a pas dit sont dernier mot. Dans certains cas, les semences Gaucho ont été remplacées immédiatement sur le marché par les semences Régent, maintenant commercialisé par BASF, géant de la chimie. Ces dernières contiennent une autre molécule active, le fipronil, qui éveille à son tour les soupçons des apiculteurs.
Des études contradictoires
La matière active du Gaucho est l'imidaclopride. Son dosage ne dépasse pas 50 milligrammes à l'hectare. Mais des études réalisées en 1998 par l'Institut National de la Recherche Agronomique (INRA), du Centre National de Recherche Scientifique (CNRS) et de l'Agence Française de Sécurité Sanitaire et Alimentaire (AFSSA), ont souligné deux effets. D'abord, la persistance de l'imidaclopride dans les fleurs et le pollen de la plante : des résidus d'imidaclopride et de ses dérivés ont été retrouvés dans des feuilles et pollens, y compris dans des végétaux issues de semences non traitées. Ensuite, sa rémanence dans le sol, alors que Bayer a longtemps argué la disparition rapide de son produit. Les chercheurs ont également constatés l'extrême sensibilité des abeilles à cette molécules, même à des doses infimes, n'excédant pas trois particules par milliard.
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L'état peine à prendre position
La mise sur le marché du Gaucho a été validée en 1992.
Mais il y a 4 ans, le ministère de l'agriculture a stoppé l'usage du Gaucho sur les cultures de tournesol. Les semences de tournesols issues de cultures traitées au Gaucho ne sont plus commercialisées en France depuis janvier 1999, date à las quel le ministre de l'agriculture, Jean GLAVANI, a décidé un moratoire sur leur homologation. C'est la première fois que le principe de précaution a été invoqué pour suspendre la vente d'un pesticide.
Pourtant, en janvier 2002, le ministère de l'agriculture a reconduit l'homologation des autres semences Gaucho... pour une durée de 10 ans. Les apiculteurs ont déposés une requête devant le conseil d'état afin que soit annulée l'autorisation.
Puis, en janvier dernier, tout en prolongeant de trois ans la suspension du Gaucho sur le tournesol, le ministère a décidé de maintenir son emploi pour traiter le maïs, suscitant la déception des apiculteurs. Il a décidé aussi la création de zones test où l'emploi du Gaucho sera suspendu, afin de faire des études comparatives et multi-factoriels sur la mortalité des abeilles.
Le SNA (Syndicats National d'Apiculture), le SPMF (Syndicat des Producteurs de Miel de France) et l'UNAF (Union Nationale de l'Apiculture Française), qui constitue la coordination nationale des apiculteurs, ont déposé un nouveau recours en conseil d'état pour obtenir l'annulation de la décision du ministre de l'agriculture de ne pas suspendre l'autorisation de mise sur le marché du produit Gaucho sur le maïs.
En effet, c'est bien souvent les fleurs de cette céréale que viennent butiner les abeilles pour faire des provisions d'hiver... En parallèle, le traitement du maïs au Gaucho rapporte à Bayer un chiffre d'affaire de 40 millions d'euros environ.
L'apiculture en crise
Durant ces vingt dernières années, l'apiculture a été confrontée à trois problèmes majeurs : La chute des cours du miel, la varroase (effets infectieux du varroa, parasite) et les intoxications.
Le marché du miel s'est récemment amélioré mais de façon "artificielle" car la hausse des cours est due essentiellement à l'interdiction d'importation dans la communauté européenne du miel chinois en raison de son taux d'antibiotiques, à une baisse de la production dans l'hémisphère sud, et pour la France à une brutale chute de production du miel de tournesol depuis l'arrivée des enrobages de semences avec des neurotoxiques. La remontée des cours observé en 2002 perdurera-t-elle plusieurs saisons ? A cette heure, nul ne peut y répondre. Avec un nombre de ruches égal, la production nationale est passée de 32.000 tonnes en 1995 à 25.000 tonnes aujourd'hui, alors que la consommation nationale avoisine 40.000 tonnes.
Les maladies virales et de fortes variations climatiques peuvent notamment être responsable de la mort des abeilles. Autre problème récurent évoqué par ailleurs : les intoxications des abeilles. Vient un souci parallèle : le vieillissement des apiculteurs. "Un phénomène inquiétant car il touche toutes les catégories, y compris l'apiculture de loisirs. La perte de rentabilité et les mortalités de colonies ne sont pas les seules responsables. Si, dans les années 70, conjointement à l'engouement vers la nature de nombreux citadins, l'abeille et l'apiculture ont séduit de nouvelles générations, ce n'est plus le cas aujourd'hui."
Pour plus d'informations : http://www.eclaireurdugatinais.com